Carnet de route

Aveyron, causse du Larzac, du Caylar à La Couvertoirade.

Le 18/12/2011 par LEBERTOIS François

 

Les prévisions météorologiques orientent les destinations du randonneur en partance. Le ciel était pimpant et rutilant sur le littoral alors qu’un front neigeux était repéré dans les limites imprécises de l’arrière-pays. Le plateau de Guilhaumard, appendice esseulé et majestueux du Larzac, devait constituer l’extraordinaire d’une marche rêvée mais les départementales, dès Le Caylar, à la sortie de l’autoroute A75, étaient impraticables. A 9h00, la neige verglacée rendait le Guilhaumard hors d’atteinte. Sans carte ni boussole, il fallait improviser une marche à l’estime depuis Le Caylar. La ligne de front était là.
Le Caylar est un village caussenard blotti contre son caillou, à la limite du plateau et d’une frontière climatique perturbée. Je vais en faire les frais, dans la tourmente de neige et le soleil mêlés. Je reprends par le Roc Castel, fesse cachée du village, fendue au vent burleux [1]. Les autochtones ont vu juste. Le vent vient du nord et balaie le Larzac à coup de croc de glace. Il est préférable qu’une colline boisée se charge d’amoindrir le bélier des causses, laissant les maisons dans le froid immobile et mortifère. Les mousses sont montées en neige. Le gel a givré les touffes d’herbe qui rayonnent au sol comme des soleils effondrés. Le sentier pour La Couvertoirade se devine dans les multiples tracés parallèles. Plein nord, le ciel plombé menace ruine et un beau lâcher de neige en vrac. J’aimerais explorer La Foun, Coste Caude et Les Fumades mais je ne suis pas Panurge et les chemins ovins risquent de m’égarer dans les taillis de buis et de genévriers. Restons-en à la draille séculaire, bien tracée entre les mamelons, entre la butte de Montaymart (869 mètres) et celle des Fourches (839 mètres) avant la retombée sur La Couvertoirade (La Cobertoirada en patois rouergat), cinquante mètres en contrebas ! L’entrée sud débouche dans un village désert. C’est dans l’abandon qu’il offre ses charmes. Le premier bar rencontré, fermé comme tout avec une barre d’ennui et des tabourets en barricade va m’être réservé après un bref conciliabule avec la patronne pourtant peu loquace. Les résidents de l’ancienne commanderie se chiffrent à quinze, au maximum. Le voisin, accompagné de sa petite chienne aux pattes froides et boueuses, vient tenir compagnie à la tenancière à l'écoute. Je sirote mon thé et laisse la bobine des convenances se dévider. Je sors prendre un bol d’air, en complément. Quelques pas de plus, je me recroqueville sous une avancée de porte, en haut d’une volée de marches amenant à l’étage, le rez-de-chaussée étant anciennement réservé au bétail et maintenant à la boutique ou au restaurant. Je me sens l’esprit d’un vieux guetteur, meurtri par le froid et la vacuité d’un tour de garde ouvrant sur la solitude du désert. En attendant ce qui n’adviendra pas, je m’ouvre une boîte de sardines accompagnée d’un thé à la menthe extrait du thermos. On peut mieux faire en mariage de saveurs mais cela me sied, me désaltère et me sustente. Je reprends le trimard afin de me dégager de l’engourdissement. « Aller voir cependant, traverser le paysage, vite ; fouir là-dedans, patiemment, sans répugnance » tel le suggère le poète Jean-Paul Auxeméry dans son recueil Les Animaux industrieux (2007). Si le chemin de ronde entre les tours demeure accessible, l’église paroissiale Saint-Christophe retient l’attention avec son cimetière attenant coupé en deux (une partie est intra muros, le restant se situe à l’extérieur des fortifications) ainsi que ses stèles discoïdales gravées. De là, les toits enneigés s’imbriquent et s’harmonisent. A l’entour du village templier et hospitalier, un beau chemin fléché vers le moulin prend le flanc sud du Puech du Devez. On retombe cependant sur un vilain hangar égaré sous son toit de tôle ondulée. La piste qui s’ensuit est balisée par le GR 71 en direction de Vissec et par ramification vers le site remarquable de Navacelles. Il faudrait explorer les environs, humer la lavogne désaffectée datant peut-être des Templiers, renifler le Sotch [2] de l’Aygue, croiser les laissées (crottes) de la martre des pins, en évidence sur des pierres, à l’enfourchure d’arbres, disposées tous les cent à deux cents mètres, points de suspension d’un animal farouche et crépusculaire. Une croisée de pistes, à droite vers Le Cros (panneau indicateur) et la monotonie d’une large trace brune : il s’agit alors de prendre les passages des brebis qui suivent les arrondis des bosses (Clausal de Flouirac) avec le fil d’Ariane de la piste en contrebas. Le causse recouvre sa dimension atemporelle. Passé Frachurade, en amont du hameau du Cros, un chaos ruiniforme s’insère précisément dans un repli de dolines et de dolomies. Des arches, silhouettes et profils composent les formes excentriques habituelles mais surprenantes dans ce gisement calcaire à ciel ouvert. La carte topographique ne présente qu’un vague et frêle tracé rouge signifiant une cuvette et un talus, ce qui est juste mais incomplet. Il faut aller s’y promener. Les arbres poussent dans les anfractuosités, les lichens tapissent les roches. On y est royalement seul. Tout un labyrinthe s’emberlificote alentour. Les fonds de dolines sont couverts d’herbe rase et drue. On dirait que la pierraille inculte est jonchée de jardins épars, oubliés, ensauvagés, marginaux et féconds. Je m’y perds sciemment et j’y rêve en marchant. Des murets de pierre, capitonnés de mousses, indiquent d’anciens chemins de pâture. Je ne sais où m’asseoir tant les minuscules clairières auréolées de lumière se succèdent et m’attirent. On ne doit pas être très nombreux par ici à venir aplatir l’herbe sous nos séants. Je comprends aussi la présence de la croix sculptée au bord de la piste. Il fallait circonvenir la sauvagerie des lieux, l’évangéliser, la dompter. Je passe promptement Le Cros, quitte la piste balisée pour des sentiers discontinus mais riches de découvertes. La neige tombe à l’horizontale tant le vent la contrarie. La sente se resserre, s’esquive et s’évanouit. Je débouche sur la départementale puis replonge dans l’épaisseur du causse. Deux chevreuils surpris bondissent sous mes yeux. Le soleil resplendit. Je finis sur un chemin confortable appartenant au réseau vert départemental. Sur Le Caylar, la neige a disparu totalement. Elle est devenue un songe. Comme l’écrit le poète Auxeméry : « Le désert a flambé dans la nuit. »

 

Randonnée de 5 heures (17 km) sans les arrêts. Carte 2642 O, Série bleue, 1:25 000, Le Caylar, La Couvertoirade
Depuis Nîmes, en voiture, il faut compter une heure et demie, direction Montpellier, Millau par l’A75 La Méridienne, sortie Le Caylar.
Reconnaissance faite le dimanche 18 décembre 2011.

Randonnée niveau 1.
 



[1] Néologisme inspiré de la burle, le vent du nord glacial, piquant, soulevant la neige et l’amassant en congères, appelé aussi en Lozère « tourmente », d’où l’édification des fameux clochers, rabotant les plateaux dénudés de l’Est du Massif central, notamment ceux du Forez, du Velay et de l’Ardèche.
[2]  Le sotch, encore appelé « ouvala », réunit plusieurs dolines (du serbe « dole », « dolina » signifiant « qui est en bas » c’est-à-dire la vallée), dépressions circulaires formées sur un plateau karstique dont le fond plat est tapissé d’argile rouge résultant de la dissolution des roches par les eaux de ruissellement. Les dolines étaient naturellement cultivées grâce à une épaisseur de terre accumulée et à une humidité résiduelle, propices et bénéfiques. Elles ont aussi donné naissance aux lavognes (ou lavagnes), étanchées d’argile et pavées de pierres calcaires, réservoirs naturels d’eau de pluie pour les hommes et les bêtes.
 

 

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