Carnet de route

Les Concluses

Le 17/02/2012 par François Lebertois

Gard, Lussan (les Concluses).

Que se rappelle-t-on d’un paysage ? Un rollier[1] sur un fil, le hobereau[2] au-dessus des champs ? L’apparition d’un oiseau longtemps rêvé peut déclencher un éblouissement solaire dans l’opacité des jours. La découverte des abords de Lussan s’est scellée quand sont survenus, bien vivants, l’un après l’autre, les deux oiseaux rares traqués dans les guides d’ornithologie et les revues spécialisées.
 
Lussan est riche de ses terres agricoles et le bâti en pierre de taille témoigne d’une opulence née de la terre nourricière. Le village s’esquive toujours au touriste parce qu’il ne se traverse pas depuis un axe routier. Il faut faire un détour pour aller le dénicher sur ses hauteurs. On atteint plus facilement ses quartiers disséminés tel celui de Prade, un des points du circuit des Concluses et de la Pierre plantée, peut-être même le point idéal. L’aire de stationnement semble disproportionnée, tout au moins en hiver. L’été, les groupes de citadins francais, bataves et teutons en provenance des villages vacances alentour doivent s’amasser ici et ailleurs, bariolés et tonitruants. Pour l’instant, une seule voiture suisse a pris ses quartiers. Un banc posé sur la prairie attenante est bienvenu pour lacer ses chaussures, s’enfiler un thé et partir tricoter des jambes dans la belle solitude ambiante, auréolée de lumière et ouatée de silence.
 
Prade est un hameau entretenu à l’image de son ancien four visible sur la petite place publique. Le sentier de départ est immédiatement enchanteur. Il s’élève doucement entre les buis, sous l’épaisseur ombreuse des chênes verts. En contrebas sinue le ruisseau à sec de l’Aiguillon qui pénètre les gorges dès la Grotte de l’Huile de cade, passe la Grotte des Fées, la Baume des Bœufs, la Grotte des Huguenots et quitte les Concluses au Portail. L’Aiguillon est un oued qui peut pousser mémé vers la sortie quand les pluies s’abattent d’un bloc et charrient en vrac tout ce qui roule, pousse et mousse en surface.
 
Au débouché, une large piste prend le relais. Elle ne présente pas l’inconfort esthétique des DFCI zébrant les garrigues rases mais dégage des beaux points de vue sur les moutonnements boisés profondément creusés par un réseau hydrographique fait de ruisseaux, torrents et rivières s’évacuant dans la Cèze. Elle serpente en parallèle de la D 643, goudron en cul-de-sac au parking des Concluses. L’aire de stationnement est dissuasive par son panneau assurant que le parking est non surveillé et les bris de verre au sol attestant d’anciennes effractions. Le sentier du Belvédère et du Portail qui s’ensuit ne présente guère d’aimantation sauf en cas de forte humidité. Mieux vaut plonger illico depuis le parking, par la sente abrupte mais hautement fréquentable, jusqu’au lit à sec de l’Aiguillon. D’anciennes marches bétonnées subsistent. En quelques minutes, le marcheur est à pied d’œuvre. Les multiples grottes béent à son passage. La Baume des Bœufs s’élève, suspendue comme une chimère de pierre creusée d’ombres. Il faut louvoyer, d’abord à droite puis à gauche quand les vasques pleines de glace s’appuient aux falaises. Il n’est pas difficile d’imaginer les chasseurs du néolithique postés sur les  promontoires, à l’affût des bêtes noires et autres ongulés abondants dans ces contrées vertes. Le menhir géant de la Pierre Plantée, haut de ses 5,60 mètres et le dolmen près de la Table des Turcs confirment d’anciennes présences humaines. L’anormale sécheresse hivernale autorise aujourd’hui toutes les incursions. Quelques escalades faciles permettent d’esquiver torrent et trous d’eau. Le lit s’élargit et s’approfondit, se constellant de galets. Les parois calcaires, tendres et friables, sont lardées de graffitis. Une sente masquée par une végétation envahissante contourne l’Aiguillon, ramenant en courbe de niveau au sentier du Belvédère. Le Portail est atteint au niveau d’une passerelle. Le sentier repart, avec des à-coups raides. Des câbles sécurisent le parcours durant un court passage aérien mais sans aucune difficulté technique par temps sec sinon la chute libre résultant d’une glissade serait probablement mortelle. La vue sur les gorges est plaisante. Le balisage jaune repeint récemment amène jusqu’au menhir qu’une large piste frôle. Un sentier non cartographié mais superbe court en crête et rejoint, par des marches en rondin, le lit asséché du Merderis, vite délaissé pour la non moins séduisante combe de Ruph. Après un cheminement tout en larges boucles sous un friselis d’ombres, passé la combe aux Loups et diverses vasques, avens et autres curiosités botaniques comme les chênes verts géants qui parsèment les vastes plateaux calcaires, on grimpe par la gauche jusqu’à un replat lapiazé. La Table des Turcs est immédiatement visible alors que le dolmen à proximité est quasiment invisible. Il faut lire le socle rocheux, suivre les fissures et deviner les dalles relevées par la volonté des hommes. Ensuite les pistes se croisent et se décroisent aux abords des habitations. Nouvelle embellie le long du sentier amenant à la combe de Figuérasse puis dominant la belle maison du Roux. La route, un pont sur l’Aiguillon puis un ultime crochet en longeant le ruisseau avant la retombée sur Prade et la ceinture est bouclée.
 
Il serait dommage de ne pas poursuivre en voiture jusqu’au château des Gide.
Oh, Fan, le beau château du XVIe siècle !
Ci-gît la mémoire des Gide ! Le château de Fan se fend et rien ne vient freiner la ruine qui a le temps pour elle ; ses lézardes nonchalantes éventrent paisiblement les tours bourgeoisement replètes mais barrées d’une vilaine estafilade horizontale digne d’un coup d’eustache[3] d’Apache[4]. L’agonie est annoncée, la mort imminente. La gendarmerie nationale avait occupé les lieux entre 1960 et 1980 mais il ne reste de son passage qu’une inscription défraîchie, presque gommée au fronton de l’édifice, marquage incongru d’une bâtisse élégante chargée d’histoire. « Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant » [« Les Faux-monnayeurs », 1925] mais sans chercher à casser la baraque. Après les confiscations révolutionnaires, acheté en 1795 par Théophile Gide, arrière grand-père d’André Gide, le château est cédé à la municipalité de Lussan en 1920 mais déjà son manque d’entretien cause la détérioration de l’intérieur de la demeure multiséculaire. Les décennies suivantes ne seront qu’avanies sans framboise et flamberge en berne pour le berceau familial protestant des Gide. André Gide (1869-1951), prix Nobel de littérature en 1947, est maintenant expatrié dans la froidure normande, au village de Cuverville (Seine-Maritime), quasi anonyme sous une dalle de marbre, son nom s’estompant, en compagnie de sa cousine et femme, Madeleine, tant délaissée de son vivant. Les chemins de la gloire sont pavés d’oubli[5].
 
Randonnée de 4 heures 30 min. environ (15 km) sans les arrêts avec un dénivelé de 350 mètres. Si on opte pour la variante par le lit de l’Aiguillon, il faut ajouter une bonne demi-heure. Les rochers sont glissants les lendemains de pluie et la marche devient hasardeuse, voire dangereuse aux abords immédiats des marmites géantes et profondes près de l’énorme grotte suspendue des Bœufs.
Depuis Nîmes, en voiture, il faudra compter une heure, par la route d’Alès, Dions, Uzès, D 979 jusqu’à Lussan puis à droite la D 143 direction Verfeuil pendant 3 km puis à gauche sur la D 787. Après 1,2 km, montée à droite vers Prade. Le parking est immédiatement accessible à l’entrée du hameau.
Reconnaissance faite le vendredi 17 février 2012.
Randonnée niveau 1+, inscrite au calendrier du bulletin du CAF, le dimanche 6 mai 2012, départ 9h00, après avoir eu la possibilité de remplir ses devoirs civiques dès potron-minet[6] (à la pointe du jour).


[1] Le rollier est un oiseau insectivore remarquable par la gamme bleue de son plumage, du turquoise à l’outremer que la pointe noire de ses ailes sertit.
[2] Le faucon hobereau est un petit rapace véloce capable d’attraper les libellules et les martinets en vol, paniquant les hirondelles qui lancent des cris spécifiques à son approche.
[3] L’eustache est un petit couteau à lame mobile (nom utilisé dans l’argot parisien de la Belle Epoque, d’après Eustache Dubois, coutelier de Saint-Etienne).
[4] Les jeunes voyous de Paname ont été associés à des barbares à la fin du XIXe siècle, des peaux-rouges, des Apaches, bien avant les sauvageons décriés par Jean-Pierre Chevènement en son temps [voir « Les Mohicans de Paris » (1832) d’Alexandre Dumas ou encore « Casque d’or » (1952), film dramatique à la beauté mélancolique de Jacques Becker].
[5] Alors que les environs immédiats du château de Cuverville risquent d’être enlaidis par la construction d’un hangar agricole de sept mètres de hauteur, les tombes de la famille Gide à Uzès ont été menacées d’anéantissement, la mairie souhaitant reprendre les concessions afin de satisfaire l’afflux des nouveaux arrivants [voir e-gide.blogspot.com] .
[6] A l’origine, l’expression normande était : « Dès potron-jacquet ». En normand, le jacquet est un écureuil. « Potron » vient de « poitron », « poistron », du latin « posterio », soit le postérieur, le derrière de l’écureuil, animal très matinal. Le chat ayant supplanté le nain rouge dans la vie villageoise, l’expression a mué en « potron-minet ».
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