Carnet de route

Escandorgue

Le 27/10/2012 par Lebertois François

Hérault, l’Escandorgue, forêt, falaise, plateau, grotte et cirque de Labeil.

Samedi 27 octobre 2012.

Longtemps boudé après l’énervement tenace dû à une marche interminable sur les pistes de l’Escandorgue il y a bien vingt ans de cela, les redoutables DFCI, authentiques tue l’amour du paysage, le petit massif volcanique accroché au sud du Larzac s’est réveillé dans ma mémoire. Une telle rancune n’est guère préjudiciable quant il y a tant à découvrir ailleurs et pourtant, la randonnée automnale de l’an de grâce 2012 a été une aventure exceptionnelle dans un paysage sauvage et magnétique.

 

Il y a plusieurs façons d’aborder le massif. On peut partir du village de Lauroux, passer par le hameau de Labeil et revenir à Lauroux en cinq heures de crapahutage de bon aloi en suivant un balisage jaune et bleu un peu défraîchi. Plus flemmarde mais tout est relatif, la marche peut être envisagée depuis le hameau de Labeil. Le randonneur économise trois cents mètres de montée et se trouve instantanément au cœur du sujet, dans les contreforts du massif, sur d’étroits sentiers sinuant dans une hêtraie splendide, jonchée d’énormes blocs calcaires couverts de mousse, constellée de résurgences, frappée de solitude. Le balisage jaune est pimpant neuf et il se révèle nécessaire dans certains passages tarabiscotés. Enfin, on peut aborder l’Escandorgue par la petite commune caussenarde de Saint-Félix-de-l’Héras (sa trentaine d’habitants s’appellent des Félissois), passé le Pas de l’Escalette, hors de tout balisage, avec l’incertitude d’un cheminement à inventer via les ruines du mas de Graille et la jasse des Boudes. La nouvelle carte IGN Top 25, n° 2642 OT, éditée en 2011 ouvre des perspectives et tout un champ excitant d’exploration. Il est d’ailleurs logique de débuter le périple depuis le grand causse du Larzac car l’Escandorgue s’y ancre et s’élance plein sud dans une longue échine constituée de calcaires et de dolomies formée à l’ère secondaire. Ce n’est que récemment, il y a deux millions d’années tout de même, que des petits volcans stromboliens ont recouvert le plateau de laves basaltiques[1].

 

En optant pour la voie du milieu[2], il m’était loisible de défricher la contrée c’est-à-dire de la ressentir par le souffle et de l’imprimer dans mes muscles. Il faudrait y revenir en mars quand le gros des battues est passé et que les balles ont sifflé. De tels endroits regorgent d’ongulés dont sus scrofa, la bête noire. Il y a des faînes, des glands, des tubéreuses, un couvert végétal par endroit inaccessible et de l’eau en abondance. Le hameau de Labeil est marqué dès l’entrée par un chenil. Les chiens de chasse encagés ont un aboiement lancinant, pénible et obsédant digne du gardien à trois gueules des enfers. La grotte de Labeil est privée et coûte 8,70 € par adulte pour une visite guidée d’une heure. Le touriste peut aussi y faire des safaris familiaux, soit un parcours aventure sans risque même si le réseau karstique souterrain n’y est aménagé qu’en partie. Au regard du minuscule parking, on peut imaginer sans peine que le site demeure confidentiel, ce qui ne fait que renforcer son attrait. Concrétions, basaltes, dolomies, rivière souterraine et vestiges préhistoriques (sépultures, parures, céramiques, etc.) aiguillonnent la curiosité mais l‘heure est à la marche par tous les temps. Si le soleil s’installe sur la plaine languedocienne, les contreforts caussenards sont encore cadenassés par des brouillards tenaces. La météorologie laissait espérer de belles éclaircies dans l’après-midi mais ce sera pour un autre jour car celui-là est le jouet des nuées qui s’effilochent à la verticale ou encore nappent des pans de montagne. Quand le soleil apparaît pour une durée maximale de quelques secondes, la terre fume, les arbres flambent, l’esprit flotte. L’environnement est propice à la songerie. L’étroit sentier en corniche au-dessus du hameau est déjà un départ rêvé. La végétation est dense. Les hêtres sont massifs. Les chaos rocheux disséminés sont énigmatiques. La couverture moussue ourle les aspérités des roches énormes et capitonne l’espace. Les échappées panoramiques sont superbes. Diamétralement opposé, le cirque du Bout du Monde est inondé de soleil. Je comprends alors pourquoi le cirque de Labeil est préservé de l’urbanisation et des infrastructures. Il est à l’ombre. Insensiblement, on franchit la barre rocheuse pour aboutir sur le plateau, dans la forêt domaniale de l’Escandorgue. Une piste continue sous les pins. A l’aire déserte de pique-nique de Roquet Escu, j’opte pour un splendide sentier dans la hêtraie et les rochers. Je remercie les baliseurs pour leur marquage discret mais efficace car le parcours est labyrinthique. Il est normal de s’y perdre et de tourner en rond jusqu’à épuisement en l’absence de soleil et de boussole. Là, il suffit de se laisser porter par les petites marques de peinture jaune pour se faufiler entre les blocs, parmi les arbres, dans les plissements de terrain, en contrebas des talus, à proximité des gouffres. Le débouché sur un replat herbeux est une source de contentement. Les perspectives s’ouvrent. Le cheminement devient plus évident mais les attaches ont été rompues. On est dans la solitude altière du plateau nimbée du grand silence caussenard. L’enchantement est là. J’ai peur que des bruits artificiels ne viennent rompre la magie du lieu mais le brouillard s’avance, froid, molletonné, inquiétant, en symbiose avec l’esprit du lieu. Rien ne transpire, tout incube.

La départementale 902 au-dessus des maisons du Perthus est fermée à la circulation ce qui n’empêchera pas un « kéké[3] » en voiture de forcer le passage et de faire demi-tour, penaud, car la montagne s’est effondrée sur la route et il faut bien admettre que la nature est plus forte que nous autres, même nantis d’une technologie de pointe. Jusqu’à Peyre Ficade, le sentier en balcon est une fontaine de bonheur mais dès que la piste prend le relais (sur la carte le tracé est similaire), l’ennui tombe en masse. Les virages semblent incalculables tant ils se ressemblent. Seuls les ruisseaux tempétueux égayent le parcours. Au bout d’une heure trente, j’atteins enfin la D 902, la remonte sur quelques centaines de mètres et bifurque à droite par le GR 71, dans les marnes glissantes. A ce moment, le paysage s’enchante à nouveau. En flirtant avec la corniche, je découvre en contrebas des blocs effondrés de la taille d’immeubles posés de guingois. Je reviens sur mes pas par le sentier balisé en jaune puis bifurque avant la barrière, à droite, sur le merveilleux petit plateau des Caussades. Un vieux balisage ramène sur Labeil par les thalwegs à répétition, ravinés dans les marnes et les ruisseaux abondants. Le sous-bois est encore une splendeur avec mousses, fougères et champignons à gogo. Quelques gouttelettes de pluie, un ou deux rayons de soleil plus tard et l’arrivée à pied sec au hameau de Labeil avec le chenil identique et des chiens moins meuglant qu’au départ de la randonnée. Peut-être annonçaient-ils l’entrée d’un éden oublié et me considèrent-ils maintenant d’un œil moins torve ?

 

Randonnée de 6 heures (20 km) sans les arrêts. Carte 2642 OT, Top 25, 1:25 000, Le Caylar, La Couvertoirade, Cirque du Bout du Monde.

Depuis Nîmes, en voiture, il faut compter une heure et demie, direction Montpellier, Millau par l’A75 La Méridienne, sortie Saint-Félix-de-l’Héras, juste après le Pas de l’Escalette.

Reconnaissance faite le samedi 27 octobre 2012.

Randonnée niveau 1+.


 



[1] J.-C. Bousquet, La géologie de l'Hérault, ouvrage édité par Les écologistes de l'Euzières.

[2] Sans vouloir faire des jeux de mots gratuits, un des plus grands centres bouddhistes d’Europe, le centre international de retraite de Sogyal Rinpoché s’y est construit en 1984 en réhabilitant l’ancienne ferme et les terres de l’Engayresque (« lieu où naissent les sources »), baptisé par les Tibétains Rigpa Lérab Ling (« Le sanctuaire de l’action éveillée »). Le centre accueille cinq à six cents personnes chaque été depuis 1992.

[3] Faire le kéké c’est se la péter. « Le kéké n’est pas un frimeur ; il a juste une longueur d’avance » comme dit Franck Dubosc avant de s’emplafonner sur la plage avec sa grosse cylindrée après avoir confondu marche arrière et marche avant. Les Mickey sont éternels.

 

Image JPEGH
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