Carnet de route

Rites sociologiques d'une tribu en transhumance : Les CAFistes dans le Queyras

Le 17/03/2013 par BENOIT Anne-Sophie

 

La saison hivernale est l’occasion comme tous les ans d’observer la migration de nombreux groupes transhumants des plaines aux climats cléments vers les massifs montagneux et enneigés. Or, si les rites et usages des populations fréquentant les stations de sports d’hiver ont souvent été étudiées dans leurs dimensions à la fois communautaires, générationnelles et géographiques, nous avons choisi de nous pencher cette fois sur des groupes plus originaux et encore mal connus, les CAFistes en raquettes. Dans cet article, nous étudierons ce groupe sous l’angle de la notion de tribu développée par les derniers travaux universitaires, à savoir un groupe d’individus réunis autour d’images fonctionnant comme un vecteur de communication et permettant « d’éprouver des émotions en commun »[1]. Ces groupes, dans le courant postmoderniste, se forment autour d’un certain nombre de caractéristiques collectives : habitat et organisation du territoire, langage spécifique à la communauté, rites et cérémonies, répartition des rôles, le tout ayant pour fonction d’assurer la cohésion du groupe autour d’une identité et de souvenirs communs.

        

         Première partie : habitat et organisation du territoire

         Comme toute tribu, le groupe de CAFistes étudié dispose d’un territoire très bien organisé, structuré sur un modèle concentrique à partir de son gîte à Villargaudin, qui constitue à proprement parlé son sanctuaire, puisqu’il sert de cadre à un certain nombre de rites (dont nous aurons à reparler plus loin[2]).

         Malgré un temps assez court d’à peine une semaine, l’espace autour du gîte fait l’objet d’une appropriation différenciée par le groupe, au cours de randonnées journalières. Ainsi, les chalets de Clapeyto sont investis le premier jour, répondant à une logique tant de proximité géographique au cours d’une journée à la météo un peu incertaine que chronologique lors d’une première journée d’adaptation et de construction du groupe. Le lendemain, lors d’une journée plus physique, l’ascension de la Gardiole de l’Alp du côté de Molines-en-Queyras appartient toujours à cette phase de prise de possession, certes symbolique, du territoire, par l’admiration des sommets du Queyras. Les jours suivants participent du même comportement d’exploration dans les différentes vallées et cimes : lacs Miroir et Sainte-Anne à partir de Ceillac, col de Fontouse au-dessus de Villargaudin et torrent du Lombard dans le secteur d’Aiguilles.

         Pour un groupe extérieur à ce territoire nouveau, cette capacité à le parcourir suppose d’inscrire rapidement dans l’espace des repères familiers et géographiquement et socialement efficients. Dans le contexte de ce massif[3], c’est naturellement le mélèze qui devient l’arbre totem du groupe, la référence en terme d’orientation dans la lecture des paysages et la définition des itinéraires. Et ce, n’en déplaise à Max, qui finit par ricaner des instructions de Daniel à celui qui fait la trace :

-         « Tu vas jusqu’au prochain mélèze.

-         Oui mais… lequel ? le grand au milieu, le plus petit à gauche ? Ou l’autre, là-bas ?

-         Non, celui un peu plus loin à droite…

-         Ah, celui-là !… »

 

 

 

         Deuxième partie : Rites et cérémonies

         Dans le fonctionnement sociologique de la tribu, la vie en communauté répond à une temporalité propre et interne au groupe, construite en fonction de ses activités et des personnalités qui la composent. Pour notre étude, en tenant compte de durée du séjour de la tribu des CAFistes, nous limiterons notre champ d’investigation au rythme de la journée, support chronologique suffisamment riche pour identifier certains temps forts, supports de la cohésion du groupe.

Comme tout groupe social français, les repas marquent l’un de ces moments-clés. A fortiori lorsqu’ils sont précédés, au gîte ou à flanc de montagne, d’un apéritif[4], puis suivis du visionnage des photos et films pris pendant la randonnée. C’est dans ce cadre précis, lorsque les différents membres de la tribu rejouent la journée, se projettent à nouveau dans les moments heureux, difficiles, physiques partagés ensemble, que la tribu prend sa véritable consistance. On peut donc dire que ces temps donnent sens à la tribu dans une double dimension : l’expérience vécue une première fois dans la journée crée une première solidarité. La production d’un deuxième récit, plus tard, dans la soirée, y superpose une deuxième, tandis que ce temps, en lui-même, participe à la construction sociale du groupe. La meilleure vérification qu’on puisse trouver, c’est la présence, dans les discussions, d’autres récits se référant à des expériences antérieures.

         Beaucoup plus originale en revanche (mais c’est cette originalité qui distingue la tribu du reste de la société et assure donc sa cohésion interne), cette manie de… dessiner des cœurs dans la neige en marchant dedans en raquettes.[5] Jusqu’à présent, les chercheurs ont été incapables de retrouver les origines de ce rituel, dont on sait seulement qu’il a été importé dans le groupe, non par le chef, mais par l’une des membres. Bien que son étiologie nous reste donc inconnue, la fonction de cet acte au sein de la tribu est en revanche beaucoup plus aisée à définir. S’apparentant à une transe collective, cette expérience, qui n’a été observée que pendant ce séjour, est indéniablement un moyen anthropologique primaire de marquer le territoire et d’indiquer aux populations extérieures le passage et donc l’existence du groupe. En atteste le questionnement plus ou moins explicite de certains membres sur la durabilité de ces symboles face aux prochaines chutes de neige qui ne manqueraient pas de se produire jusqu’à la fin de la saison hivernale…

 

 

 

         Troisième partie : Répartition des rôles

         Il est évident qu’une tribu est un modèle de micro-société, répondant aux mêmes besoins d’organisation structurelle et aboutissant ainsi à l’attribution au sein du groupe de fonctions différenciées. Très souvent, cette construction sociale est reflétée dans la langue parlée par la tribu, par l’usage de surnoms quasi totémiques.

         La tribu observée, bien qu’assez égalitaire, reconnaît tout de même la fonction prééminente du chef, assez respectée même pour pouvoir établir certaines similitudes avec des groupes sectaires.

Dans cette tribu d’effectifs assez réduit, ce rôle était pourtant partagé avec d’autres individus, en qui on peut reconnaître une fonction de « seconds ». Mis à part le chef, aucune fonction sociale n’est définie à l’avance au sein de la tribu. Ces personnalités ont donc émergé progressivement au fil du séjour, selon les critères collectivement admis parmi les CAFistes et notamment les capacités physiques et sportives. Citons, à titre d’exemple, « Sauterelle bondissante », dont le surnom souligne bien l’aisance à se déplacer dans la couche la plus épaisse de poudreuse et donc sa capacité à relayer le chef dans la tâche éminente de faire la trace… et aussi à la couleur de sa veste…

         Occupant un statut à part, un autre individu s’affirme dès la première journée de randonnée comme un personnage-clé, celui qu’on pourrait appeler « le maître des images ». Personnage-clé car il est celui qui détient la production et la diffusion des vidéos si essentielle dans la tribu[6] et ce sans que cette importance ne soit forcément très visible. Au contraire, puisque c’est lui qui tient la caméra, il est finalement peu présent sur les images. Néanmoins, c’est cette discrétion qui rend possible la pleine réalisation de son rôle : il se fait oublier pour mieux capter les moments d’effort ou de complicité, empruntant justement une place un peu en retrait, de côté par rapport au groupe qui avance dans la neige.

         Après les figures leader, passons aux… anti-héros. On peut classer dans cette catégorie le personnage du bouc-émissaire, celui qui, pendant tout le séjour, soude les membres du groupe en attirant sur lui leurs taquineries, boutades et autres plaisanteries. Comme les « seconds », aucun personnage n’est a priori destiné à cette position ; il faut donc un événement déclencheur, un acte fondateur. Dans cette tribu, il se produit très tôt, au cours de la transhumance vers le Queyras, lorsque l’un des conducteurs des voitures du convoi fait bande à part pour le pique-nique et fait manger ses passagères dans des conditions climatiques assez rudes (froid, vent). L’individu étudié se distingue donc doublement : dans son rapport à l’espace et au groupe. Et le séjour entretiendra donc son originalité, tant dans sa capacité à chuter dans la poudreuse dans les descentes que dans ses difficultés à faire la trace, en dévers dans une couche de poudreuse dans laquelle il s’enfonce remarquablement[7]

         A ce stade de l’étude de l’organisation de notre tribu de CAFistes, il ne faudrait pas croire que seuls des individus masculins y occupent des places notables. Plusieurs femmes jouent également un rôle important, avec ce point commun de se voir attribuer des fonctions magiques de pouvoir ou du moins de maîtrise de certains éléments naturels. Les pouvoirs de l’une d’elles, la « prêtresse des étoiles », sont même reconnus de façon si unanime, dès avant le départ, qu’elle est sollicitée par le chef pour assurer une bonne météo tout au long du séjour.

         Quant à la « femme-plume », elle remercie à la fois le chef et l’ensemble du groupe de lui avoir fait confiance dans la rédaction de cet article !

 

 



[1] M. Maffesoli, Le temps des tribus, 1988.

[2] Voir Deuxième partie : Rites et cérémonies, p.2.

[3] Le Queyras est un massif alpin dont la géologie regroupe diverses roches sédimentaires accumulées dans les fonds plus ou moins profonds de mers chaudes. Il est par ailleurs exposé aux influences méridionales. C’est la conjonction de ces deux facteurs qui expliquent l’originalité des formations végétales et particulièrement la prédominance du mélèze. Pour plus d’informations, consulter La flore forestière française, guide écologique illustré vol. 3 de Rameau, Mansion et Dumé, Paris IDF, 2008.

[4] A cet égard, il est remarquable de noter comment le choix d’un petit rosé de pays remplit cette double fonction de ciment social à l’intérieur du groupe et entre le groupe et la population de l’espace d’accueil.

[5] Ben oui, je sais, ça fait pas vraiment CAF niveau 2, mais que voulez-vous, ma bonne dame, tout fout l’camp, c’était mieux avant… !!! (soupir)

[6] Voir Deuxième partie : Rites et cérémonies, le visionnage des photos et films, p.2.

[7] Sans parler du fait que dans la poche non fermée de son pantalon à ce moment-là, se trouvaient ses clés de voiture, si bien qu’il a risqué en plus de laisser ses passagères une fois de plus enfermée dehors dans le froid. Si c’est pas un vrai spécimen, ça, hein ?!







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