Carnet de route

4810

Le 30/04/2008 par Stéphane


3 mois d'anticipation, un mois d'acclimatation  La semaine du grand jour arrive quand la veille du départ James fait une proposition indécente : « j'ai envie de passer par la voie normale d'été, ça évite le téléphérique, le monde, le refuge des grands mulets, ça fait faire des économies et en plus c'est une belle course ! M'enfin, avant j'ai besoin de savoir ton niveau. As-tu déjà fait des couloirs ? de 500m ? assez raide ?   »



Je réfléchis à ce changement de dernière minute ? J'hésite. Je  suis impressionné par son descriptif d'itinéraire mais je pense pouvoir le faire, j'ai un peu fait ça dans les gorges de la Carantxa en hivernal. Mais j'ai peur d'être court physiquement et j'ai peur de planter mon objectif N°1 : faire le Mt Blanc pour la première fois.



Je ne donne pas de réponse. J'hésite toujours. En porter plus : il faut rajouter dans le sac à dos un jour d'autonomie en plus ! j'ai vraiment peur de m'asphyxier avant l'heure  J'aurais préféré qu'il ne m'appelle pas  maintenant je suis dans l'embarras.



Ces doutes prolongent le bouclage du sac à dos. J'opte pour une réponse au dernier moment et je prends un jour d'autonomie en plus, quitte à l'abandonner dans le coffre de la voiture avant le départ.



Je me coucherai tard, trop tard. Il me reste juste 3h30 de sommeil (Aïe !).



Je paierai cette courte nuit au petit matin. Malgré mon rythme hyperactif j'ai un retard de 15 min pour me rendre au RDV avec Claudio (M.LAFARRE). Au final, le retard augmentera au fil des retrouvailles avec les uns et les autres et les transferts répétés de sacs et de skis dans les divers véhicules de l'équipée  Nous arriverons finalement à 10h à Chamonix avec une heure de retard (au moins) pour retrouver l'équipe du nord (Loïc, Gaël et François). Et cela, malgré la conduite écolo-sportive (concept très rare) de notre unique James !



Jeudi matin, 1er mai, James est laissé à Bionnassay. Il part seul par la voie d'été. On pensera à lui.



Nous récupérons la benne, et profitons des galéjades de nos complices septentrionnaux pendant que le, déjà chaud, soleil de cham' transforme la neige



Au plan de l'aiguille, nous chaussons, nous peautons : voilà ça commence. L'endroit est magnifique, les sommets sont immenses, les glaciers omniprésents. C'est excitant d'être là.



La progression est difficile, il faut mettre la machine en route, à 2200m, sans préavis. Les autres filent, devant. Je les suis  c'est dur. Argh, c'est pas ma journée



L'arrivée au grands Mulets est salutaire et finalement rapide. Nous avons fait seulement ça mais tant mieux, je suis cuit. Le final en main courante nous plonge dans  l'ambiance « Haute montagne ».



Il est 16h, mais le refuge pense déjà à la soupe et au coucher  Nous nous installons et dormons un peu avant le repas du soir, la vraie nuit devrait être courte.



Les levers sont à 1 heure du mat'. Nous suivons le rythme collectif mais nous nous recouchons après notre petit déj, jusqu'à 3h, puisque nous ne souhaitons pas faire le Mt Blanc le vendredi.



Notre programme du jour se cantonne au Dôme du Goûter. Ce départ est émouvant, il nous immerge intensément dans l'ambiance du massif. Les lumières lointaines de Cham' impressionnent déjà un souvenir longue durée. Le cheminement se fait à petit rythme, notre caravane s'étire. Les quelques points de d'attente se font seulement à l'approche des séracs ou aux passages d'une zone crevassée. Il est parfois difficile d'attendre, le froid saisit les extrémités malgré les couches superposées et les moulinés improvisés. Claudio se fait tant attendre, que nous creusons dans la pente du Dôme de Goûter un abri plein Est. L'action réchauffe, le soleil pas trop  nous entamons le saucisson et quelques victuailles le temps que notre infortuné nous rejoigne : il a littéralement manqué de peau ! Tout s'explique.



Nous atteignons le sommet du Dôme du Goûter. L'émotion est là, sur ce sommet désiré, devant cette superbe face Nord du Mont Blanc. Le rêve et la réalité flirtent et nous comblent d'une douce ivresse. Petit à petit, le rêve se construit.



Nous enchaînons avec la descente de la face Ouest du Goûter. Le vent souffle fort. Nous skions en file indienne espacée. Nous n'entendons plus les cris des compagnons, la troupe progresse, selon les gestes des éclaireurs, zigzaguant entre plaques, neige dure et ligne de tir de séracs menaçants.



Un seul champ de peuf s'offre à l'équipée, bien en dessous des séracs. Nous traçons : Yes ! ça aussi c'est bon ! Au loin, nous apercevons notre ami James, seul à avoir fait le couloir montant au refuge du Goûter. Nous sommes enfin rassurés de le retrouver. Les retrouvailles seront malheureuses : Gaël perd sa fix' dans une neige cartonnée. Son ski est inutilisable et en plus James nous apprend que les bas-flans sont recouverts de 50 cm de neige. DAMNED !



Nous arrivons à organiser un lupanar dans le réfectoire intact de neige  mais non des déchets abandonnés par des alpinistes peu scrupuleux. Ouf, nous dormirons avec au moins 4 couvertures chacun. Par contre Gaël est moins optimiste, aucune solution pour son ski : bloqué à 3800m, au coer des glaciers, le Mont Blanc l'accueillera une autre fois, son retour est expédié par un échappatoire en hélico (merci Orange, merci le PGHM).



L'équipe est amputée. C'est dur. On n'en parle pas trop mais ça fait CHIER ! Gaël manque.



L'après-midi se partage par différentes corvées : eau, ménage, préparation du lit et bronzette en terrasse. Deux compères ont mal à la tête  ils prendraient bien un diamox. Merde



Samedi matin, le grand jour. Nous nous levons à 3h mais notre équipée ne partira qu'à 5h30. Tout prend du temps. Loïc est atteint du mal des montagnes. Il est discret mais il sait déjà qu'il ne le fera pas cette fois-ci.



Au sommet du Dôme, Loïc préfère rentrer sagement aux Grands Mulets. Il attendra François. Eh oui, ces deux-là covoiturent. Les au revoir  se font en dessous de Vallot. L'équipe se réduit. Aïe !



Ski sur le dos, crampons aux pieds, nous attaquons l'arête des bosses. Belle ambiance jusqu'au sommet : petites rimayes, séracs à plusieurs étages, vues sur toutes les Alpes, gaz à certains étages. C'est bon, on y est !



Seul la présence d'un chapeau entre 4600 et 4800m entache cette ascension. Dans le nuage, il gèle, le vent souffle fort, il déséquilibre. Les doigts ont froid, le souffle se raccourcit  on reconnaît le sommet à l'altimètre. La visibilté est nulle, on a pris les skis pour rien, on ne descendra pas la face . Mais on s'en fout, on est à 4810 ! C'est le grand bonheur ! « ça, c'est fait ! ». Ambiance mitraillage de photos, champagne ! c'est la fête ! The winners are François, Claudio, James, Simon et moi.



Descente sans souci. Nous installons  juste une corde sur broche en dessous de Vallot, nous ne sommes pas prêts pour le remake de « holydays on BLUE ice ».



 



L'équipe diminue encore, François rejoint Loïc aux Mulets. Ciao amigo.



Nous ne sommes plus que 4 à redescendre au refuge du Goûter avec pour idée de refaire le Mt Blanc le lendemain afin de skier une face.



 



Au refuge, le soleil chauffe de plus en plus. La neige fond, nous avons de l'eau à revendre.



Le dîner est pantagruélique piochant des pâtes ici et une soupe là, dans les restes abandonnés. Demain, nous espérons faire le doublé.



 



Dimanche 4 mai. Excellente nuit pour certains, maux de tête pour d'autres : James est touché. Petit moral, minuscule forme. Il ne le refera pas mais il doit tout de même monter à 4300 pour basculer sur les grands Mulets.


Simon, the Kite man, traine un peu les spatules, et l'heure avance. Il est déjà 6h30  Malgré l'envie qu'il a de « ridé » la face Nord, il nous laisse partir histoire d'avoir la chance d'atteindre le sommet et de skier toute la descente. Nous partons, Claude et moi. Arrivés à l'arête du Dôme du Goûter, un voile est installé sur notre objectif. Quelques doutes m'envahissent  Peu importe, nous y allons, au pire nous porterons les skis pour rien, c'est pas tous les jours qu'on est dans le massif, pauvres Nîmois que nous sommes.



Au pied de Vallot, on aperçoit nos deux comparses passant l'arête du goûter. Le temps de nous préparer, de mettre les crampons, de fixer les skis et de s'alimenter, on les observe, on les attend, j'espère  Rien à faire, ils sont calés, ils ne bougent pas. On le fera seuls.  Quel dommage de ne pas le partager ! D'autant plus que nous ne connaissons pas l'itinéraire de descente de la Face et qu'il nous manque le plus expérimenté, James. Au vue, du nombre de skis laissés ici, ce n'est pas dit que l'on croise quelqu'un d'initié pour nous accompagner.



Nous sommes quasiment les derniers à attaquer l'arête des bosses. Les skis sur les sacs à dos sont très rares, on aperçoit juste une paire au loin, devant. Avec un peu de chance



La progression est bousculée par le vent qui nous oblige parfois à nous coucher au sol pour ne pas être arrachés. Les passages les plus exposés se font au moment d'une accalmie.



Nous observons autant que faire ce peu la face, repérons l'itinéraire de descente, mémorisons les passages, les séracs à contourner, les accumulations à éviter, les barres à ne pas raser



A 4700m, 10h20, l'ange Gabriel vient à notre rencontre : un chamoniard parti à 5h de la place du village (montée intégrale à pied) se met dans nos pas. Il accepte de nous attendre pour la descente : yes ! Merci mon Dieu.



10h46, nous sommes à 4810 ! Le bonheur immense et le panorama à 360. Nous n'avons plus qu'à chausser les skis et à manger un peu avant d'entamer les 3500m de descente !



Neige dure et soufflée sur l'ensemble de la superbe Face Nord du Mt Blanc. C'est pas évident à skier avec les cuissots fatigués. L'acide lactique est à gérer, les pauses sont fréquentes. Nous rencontrerons un seul passage en poudre de cinéma sous les derniers gros séracs. Dans ce petit passage à 40/45°, on se concentre et on respire bien avant, on nage dans 80cm de fraîche qui garde un peu les skis : on saute comme des cabris pour sortir.



Pour finir la face, nous traversons une coulée de blocs, chute très déconseillée



Nous rejoignons nos amis au pied de la face. Nous reconnaissons le style « grand ski » de James dévalant la pente du Goûter. Retrouvailles heureuses et animées par le récit de l'ascension/descente, ainsi que par leur tentative de descente de la voie royale avortée par un passage en glace vive exposé. Ils n'avaient pas de corde pour ce passage. Nous avions pris les deux  désolé.



Midi sonne, la descente s'impose, ça fond  et le retour est long.



Nous assistons à une immense avalanche dans le haut des Bossons qui finit en aérosol sur plusieurs centaines de métres de déniv'. Chute de séracs, à priori. Ambiance



Pas de pause déjeuner, James préconise de filer rapido et de s'attarder pour manger à Cham'



Soit, une ou deux barres feront l'affaire.



3000m de descente, ça fait rêver mais ça peut être un calvaire quand tu as les cuisses en feu. Il faut gérer, s'économiser, skier sûr, éviter les chutes, varier les positions même dans les parties faciles, ne pas tétaniser les muscles.



Dans cette traffolée, mieux vaut suivre la trace des autres, virer au cm près, sinon on se crève.



Nous arrivons près du Plan de l'Aiguille pour emprunter un couloir de descente quand James propose : « Stéphane, arrête-toi, je pense qu'on peut descendre avant, j'ai repéré une trace de montée rive droite du Glacier des Bossons.



-          T'es sûr que ça passe, c'est pas un peu vertical à la fin ?


-          Regarde, y'a une trace. Sûr, ça passe ».



Grosse transfo lourde, c'est très dur à skier en petits virages. Les grandes courbes s'imposent et ça devient sympa  jusqu'à  jusqu'à la limite entre les séracs du glacier et une barre de 30m : 1m50 pour passer... Petit moment de stress, grand moment de manoevre à 4, de soutien, de solidarité. On apprend techniquement et humainement. C'est fort la montagne.



 


Nous perdons beaucoup de temps dans ce passage, il nous reste encore 1300m à descendre.



Nous déclenchons quelques départs de neige humide. « Skions maintenant dans la trace de coulée », dixit James. Rien à dire, c'est le mieux à faire.



Vers 2000m, je craque, j'ai faim, j'en ai marre de cette neige humide de m  je touche sans arrêt, mes skis neufs bon dieu !   Simon m'aide à me ressaisir.



Nous finissons à pied dans le torrent des bossons  Jusqu'au bout, il faut rester très concentrés, les blocs sont glissants et nous sommes harassés.



A 19h, nous arrivons à Cham'. Nous prenons juste le temps de trinquer à ces 4 jours de bonheur couronnés par l'ascension et la Face Nord, avant de laisser notre pilote nous conduire avec sa conduite inimitable à la maison. Merci encore pour ce retour façon 24h du Mans, sans arrêt au stand, et sains et saufs.



Stéphane



 







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